lundi 19 octobre 2015

Le temps où le racisme n’existait pas.


Vous ne me croirez pas, mais j’ai connu le temps où le racisme n’existait pas. Ou si peu. Ou si loin. En tout cas, un temps où le racisme ne nous tenait pas comme aujourd’hui dans son étau. Un temps où personne n’aurait vomi sa haine de l’autre dans le courrier des lecteurs. Un temps où aucun politicien n’aurait osé justifier l’abandon des boat people vietnamiens. Un temps où les intellectuels prenaient la défense des plus faibles. Un temps où l’extrême droite restait groupusculaire.

J’habitais avec mes parents en Wallonie. Les étrangers pour moi, c’étaient les enfants des travailleurs italiens venus choper la silicose dans nos mines. A l’école, il se trouvait toujours un idiot pour les traiter de « macaronis ». Un gamin qui ne comprenait pas la portée de son injure, et nous regardait effaré quand nous le traitions de raciste. Nous avions en tête le scandale de la chanson «  A la moutouelle qué la vie est belle », car de tout temps on a taxé de profiteurs les courageux immigrés. 

Adolescents, le racisme nous était raconté par nos grands parents qui avaient connu l’occupation nazie à vingt ans. Le racisme, c’était il y a longtemps. Ou c’était loin, en Afrique du Sud, là où l’apartheid perpétuait les ténèbres esclavagistes. On signait les lettres d’Amnesty International, on s’indignait de la mort de Steve Biko, en fredonnant la chanson de Peter Gabriel:

You can blow out a candle
But you can't blow out a fire

Nous avions confiance, nous étions certains que rien ne pourrait éteindre le feu de la fraternité qui purifierait la terre de l’injustice et la haine. Le racisme était un archaïsme, certes à combattre, mais dans notre milieu privilégié on pouvait vivre dans l'illusion de son inexistence. 

Jamais nous n’aurions imaginé que la jeunesse pourrait un jour fournir des troupes au Front National. La jeunesse était un rempart contre le racisme, et elle ne craignait pas de brûler ses idoles qui dérapaient. Quand en 1976 Eric Clapton avait appelé à voter contre « la colonisation noire » de la Grande Bretagne lors d’un concert à Birmingham, toute une jeunesse a réagi en soutenant le mouvement Rock against racism. Porté par la nouvelle génération des Clash ou Tom Robinson Band, il était venu jusque Bruxelles où l’on portait son pin’s étoilé. Avec une version Rock against Van Haelteren pour fustiger le méchant Bourgmestre de Bruxelles qui interdisait les concerts au théâtre de verdure de Laeken. Nos combats, à côté de ceux des jeunes qui aidaient récemment les réfugiés au parc Maximilien, c’était vraiment de la rigolade…

C’est au début des années 80, devenu étudiant à l’Université Libre de Bruxelles, que je découvris que le racisme existait encore. Je me souviens d’une conversation avec la petite amie d’un copain, une punkette déjantée, qui se vantait de détester les Arabes. Des Arabes, au 50 avenue Roosevelt, on n’en voyait pas beaucoup… Je m’entends encore lui parler, tenter de la convaincre, fort de mon éducation, de mes idéaux et de douze ans de cours de morale laïque. Je ne suis pas sûr d’avoir encore aujourd’hui la patience de discuter avec les racistes. Quand ils me trollent sur twitter, je les bloque, considérant à tort, à raison, ou par lassitude, qu’ils sont perdus pour l’humanité. Mais à 19 ans, je croyais encore que la raison et l’amour pouvaient triompher de l’ignorance et la peur, et je ne ménageai pas mes efforts pour convaincre la punkette racistoïde.

Les années ont passé. J’ai appris à connaître Bruxelles, à découvrir qu’il y avait dans cette grande ville plus de Mohammed que de Quick et de Flupke. Je les ai tous aimés d’emblée, mais j’ai compris avec le temps que les relations entre communautés n’étaient pas si simples, que la ville se ghettoïsait. En rejetant ceux dont elle avait peur, la punkette et ses amis nous préparaient des lendemains qui déchantent. L’époque où l’on fermait des écoles à Cureghem, l’époque où un petit Marocain de la commune de Roger Nols ne pouvait pas gagner un concours de dessin. Ces enfants qui ne purent profiter de la croissance, ces gosses relégués dans des écoles abandonnées, se virent ensuite fermer au nez la porte des entreprises. Vinrent la crise économique, le durcissement du conflit israélo palestinien, et le terrorisme islamiste… Puis un jour, dans le tram, un gamin tout foncé me lança avec morgue: « Pousse-toi le blond ! » Il me faisait prendre conscience de ma différence, comme certains ont découvert un jour qu’ils étaient juifs ou nègres. Les racistes avaient-ils gagné ? 

Jamais. Jamais ils ne gagneront. Sans doute ressusciteront-ils le temps d’un plateau télé le mensonge de la race blanche, ils feront la une de newsmagazines mourants. Sans doute remporteront-ils des victoires temporaires, des succès électoraux, sans doute prendront-ils le pouvoir ici et là, quand ce n’est déjà fait. Mais jamais ils ne gagneront. Tout simplement parce qu’ils ne pourront jamais faire que nous ne soyons pas tous des êtres humains, et par là même libres et égaux.


Demain une nouvelle jeunesse se lèvera, celle qui était au parc Maximilien, et chantera le vieux refrain de Tom Robinson:

Power in the darkness
Frightening lies from the other side
Power in the darkness
Stand up and fight for your rights

Et mes enfants connaîtront peut-être le monde merveilleux de mon enfance, ce monde où le racisme n'existait pas. 


lundi 31 août 2015

Méritons-nous notre pension de journalistes ?




Nous sommes très nombreux à avoir été choqués, pour ne pas dire horrifiés, par les réactions de certains lecteurs de Sud Info postées le 27 août dernier, sous l’article annonçant la découverte de cadavres de réfugiés dans un camion en Autriche. Si la possibilité de le commenter a ensuite été fermée, les captures d’écran continuent à tourner sur les réseaux sociaux. Et nous continuons à nous demander comment il est possible de se réjouir de cette tragédie, et de regretter qu’il n’y ait pas plus de morts. Ces gens ont-ils perdu toute humanité pour n’être pas touchés par la tragédie de ces familles qui fuient la guerre ?

Autocritique journalistique

Cette question pourra trouver de savantes et justes réponses, mais elle restera frappée par l’énigme du mal, par l’insurmontable incompréhension chaque fois qu’il se déchaîne. Nous regardons incrédules ce grand sabbat de diables et de sorcières, où dansent main dans la main les bourreaux, leurs complices, ceux qui les laissent faire et ceux qui en rient sur le site Sud Info.

Les discussions que j’ai pu avoir ces derniers jours avec des journalistes témoignent de leur exaspération de voir des médias charrier cette ordure. Ils ne cachent pas leur colère devant certaines pratiques, ou expriment leur désarroi de se sentir impuissants devant la marée montante de la haine.

Bien sûr, la déréliction morale qui touche l’Europe se nourrit de mille causes, et en charger la seule presse serait totalement outrancier. Bien sûr, les médias ne font pas que de l’information, et sans doute le repli sur soi s’alimente tout autant des reality-shows narcissiques et voyeurs, des jeux qui éliminent les maillons faibles, de la surreprésentation d’improbables « peoples », des pseudos forums citoyens, ou des modèles de pureté charriés par la publicité.

Mais si les journalistes n’ont plus le monopole du récit sur la marche du monde, leur mission reste de la présenter avec objectivité et rigueur, non pour plaire à la minorité tapageuse, mais dans l’espoir fou et superbe de servir la vérité.

Ainsi, tandis que certains médias continuent à se vautrer dans la stigmatisation, les amalgames et le racolage populiste, d’autres commencent à exprimer leur refus de se laisser entraîner hors du consensus humaniste. Ces médias se dressent contre cette fatalité qui voudrait que l’on doive s’aplatir devant l’audience qui les fait vivre, même si elle se met à hurler avec les loups.

En Allemagne, de grands journaux comme le Süddeutsche Zeitung et Der Spiegel prennent fortement position en faveur de l’accueil des réfugiés. Faisait mentir l’opinion qui voudrait que ce soit une coquetterie d’intellos bobos, un titre populaire comme Bild n’hésite pas à entrer en campagne pour aider les réfugiés. Des journalistes montent au créneau pour exprimer leur refus de la banalisation du discours de haine, comme la Rédactrice en chef à la NDR Anja Reschke, qui a récemment appelé à et résister et clouer la haine au pilori ; ou comme le journaliste Julien Vlassenbroek invitant les xénophobes à déverser leur haine ailleurs que sur les pages de la RTBF[1]. Des éditorialistes et des bloggeurs multiplient les articles sans concessions contre l’égoïsme et le racisme, s’exposant ainsi à la vindicte des réseaux sociaux et leurs expressions menaçantes. Sur la chaîne que j’ai l’honneur de diriger, nous multiplions les émissions citoyennes qui expliquent et rassemblent, sous notre mot d’ordre « Télé Bruxelles s’engage pour le dialogue ». Enfin, les organisations professionnelles se mobilisent, comme l’AJP[2] et la FEJ[3] qui rappelle à ses membres qu’ils doivent veiller à n’encourager aucune forme de discrimination[4].

Toutes ces manifestations sont rassurantes, d’autant qu’elles surgissent d’un travail de fond réalisé jour après jour, au sein de tant de rédactions, pour dire la réalité d’un monde complexe dont les nuances, les mécanismes et les évolutions démentent l’opposition simpliste entre « eux » et « nous », entre « bien » et « mal ».

Toutefois, en découvrant le post de cet individu qui proclame aimer apprendre la mort de réfugiés au petit déjeuner, on se dit que ce n’est pas assez, que notre réaction n’est pas à la mesure du défi, et que nous devons nous préparer à une forme de résistance, sans crainte ni espoir, parce que c’est simplement notre devoir.

Briser sa plume : plus que jamais

Un devoir envers le futur que nous voulons pacifique et prospère pour nos enfants, mais aussi un devoir de mémoire envers ceux qui nous ont précédés.

Depuis 1971, les journalistes bénéficient d’une pension complémentaire qui fut accordée en compensation des pertes de revenus qu’ont subies ceux qui, durant les deux guerres mondiales, ont refusé de travailler dans un journal réquisitionné ou sont entrés dans la résistance. Cet avantage substantiel perd progressivement sa justification dès lors que les journalistes concernés sont pour beaucoup décédés, et que les générations actives ont la chance de n’avoir pas connu pareils événements. L’AJP en défend néanmoins le maintien, pour des raisons sociales bien compréhensibles, mais sans rapport avec l’héroïsme de ceux qui ont « brisé leur plume » pour ne pas servir occupants et dictateurs.

Alors, si nous prétendons conserver cet avantage, montrons-nous en dignes. N’oublions pas que le journalisme est un métier particulier, qui n’existe véritablement qu’en démocratie, et ne peut servir qu’elle. N’oublions pas les risques pris par ceux qui ont écrit dans des journaux clandestins, n’oublions pas ceux qui ont refusé de collaborer aux médias volés, sacrifiant leur emploi et se désignant ainsi à l’ennemi.

Si nous renonçons à expliquer pourquoi des familles nous demandent asile, si nous renonçons à démontrer que nous n’avons rien à en redouter. Si nous renonçons à rappeler que l’hospitalité est un impératif moral. Si nous continuons à alimenter la peur et la haine de l’autre par des amalgames et des caricatures. Si nous tolérons la banalisation du racisme dans le discours politique. Si nous offrons des tribunes aux prédicateurs de la haine. Si nous n’avons plus le courage de briser notre plume plutôt que la prêter à l’infâme…

Alors, notre minable petite pension, chers Collègues, rendons-là à la collectivité: nous ne la méritons plus.





[2] Association des Journalistes Professionnels (Belgique Francophone)
[3] Fédération Européenne des Journalistes
[4] Code de principe de la FIJ sur la conduite des journalistes (1954 – 1986), article 7 :  « Le journaliste prendra garde aux risques d’une discrimination propagée par les médias et fera son possible pour éviter de faciliter une telle discrimination, fondée notamment sur la race, le sexe, les mœurs sexuelles, la langue, la religion, les opinions politiques et autres et l’origine nationale ou sociale. »

dimanche 17 août 2014

Les artistes au zoo ?




Jurg n’est pas suspect d’hostilité envers les commandes publiques, lui qui a dessiné tant d’immeubles pour Emmen, petite ville de 108.000 habitants au nord des Pays-Bas. Mais pour cet architecte à la retraite, le nouveau projet de la commune atteint le summum du ridicule. Après en avoir réduit le personnel, on va à présent fusionner le théâtre municipal avec… le zoo. Ce n’est pas une plaisanterie : les deux fonctions vont être réunies dans un même projet immobilier, confié au terme d’un concours à un architecte danois. « Réunir nature et culture » vante le site de la commune. Pour Jurg, ce n’est qu’une illustration de plus de la destruction du tissu culturel néerlandais.

Depuis plusieurs années déjà, les politiques de diminution des dépenses publiques frappent durement le secteur culturel chez nos voisins du nord. Le précédent gouvernement de Mark Rutte, une coalition de libéraux et de démocrates-chrétiens soutenue par le parti d’extrême-droite de Geert Wilders[1], a engagé voici trois ans une diminution de 22% du budget de la culture. Les conséquences ont été sévères en termes de pertes d’emploi, et l’accès du public aux manifestations culturelles est devenu plus cher.

Une expérience à méditer, quand on apprend aujourd’hui que le gouvernement flamand dirigé par la NVA nourrit le projet de réduire de un milliard d’euros en cinq ans les subsides aux associations culturelles, sociales et sportives. Les artistes flamands finiront-ils au zoo ? On en parle dans les allées de Plankendaele…

Le populisme veut du populaire

On parle ici d’un pays du cœur de l’Europe, une de ces démocraties avancées qui font (encore) rêver ceux qui les voient de loin. On parle d’un pays particulièrement brillant en matière culturelle, certes grâce à ses merveilleux musées et son architecture, mais surtout parce qu’il a cultivé durant de longues années le goût de l’audace, ou l’audace du goût. Or justement, c’est cette avant-garde qui a été particulièrement  visée par les mesures du gouvernement Rutte Ier. Des organismes internationalement reconnus en matière de création contemporaine et d’arts visuels ont ainsi vu leurs subventions drastiquement réduites. Le credo de cette nouvelle équipe politique était de privilégier l’art populaire, au détriment de ces expressions mangeuses de subsides et - selon elle - réservées à une élite. Un discours qui sans doute passait bien dans l’électorat du sulfureux populiste hollandais, l’extrême-blond Geert Wilders. L’ensemble du secteur culturel a toutefois été touché, ainsi par exemple des orchestres entiers ont été licenciés, les musiciens qui pouvaient reprendre le travail devant accepter une forte réduction salariale.

Ces mesures ont naturellement provoqué de vives réactions. Ce ne fut pas une élite, mais des milliers de personnes qui ont manifesté dans les rues des grandes villes hollandaises, multipliant pétitions et protestations sur les réseaux sociaux. Dans un article publié dans Le Monde en juillet 2011, Jean-Pierre Stroobants citait le poète Ramsay Nasr qui dans une lettre au premier ministre néerlandais dénonçait une véritable « haine de la culture ». On peut en effet se demander si ce mouvement qui en Europe, traduit dans les urnes son rejet des élites - politiques, médiatiques, académiques ou culturelles, ne cherche pas désespérément à éliminer tout ce qui représente l’esprit de complexité. Supprimer l’angoisse d’un monde incompréhensible, nier ces logiques qui nous échappent, chasser ces technocrates qui les assument, afin d’établir le règne d’une simplicité rassurante.

L'avènement des partis locaux

Trois ans plus tard, où en sommes-nous ? La culture est moins populaire que jamais, au sens où le prix du billet de spectacle est devenu un luxe pour beaucoup, comme les étudiants ou les retraités.  Le gouvernement Rutte Ier a démissionné en 2012, lorsque le PVV lui a retiré son soutien. Une nouvelle coalition associant les libéraux et les socialistes[2] avance vaille que vaille en dépit de revers électoraux aux municipales et aux européennes, et se donne d’autres priorités. Mais le travail de sape du secteur culturel continue, au niveau local cette fois. L’impact est plus limité, donc moins exposé aux grandes manifestations médiatiques, mais non moins efficace.

Les élections communales du 19 mars dernier ont considérablement bouleversé le paysage politique néerlandais, le faisant entrer de plein pied dans l’ère post-moderne. La coalition VVD – PvdA a été durement sanctionnée, le social-libéral D66 (que l’on pourrait qualifier de centriste) devenant le premier parti du pays, tandis que le PVV sombrait, ébranlé par les outrances racistes de son chef. 

Parmi les vainqueurs, outre l’extrême gauche (SP), une série de partis locaux – spécifiquement créés pour la gestion communale – a connu un succès inattendu. Des centaines de petits partis ont ainsi capté près de 30% des voix, entrant dans la majorité de nombreuses villes. Le succès le plus éclatant revient à « Leefbaar Rotterdam » qui s’est imposé comme le premier parti de la grande cité portuaire hollandaise. Ces listes se définissent comme citoyennes, généralement sans endosser d’étiquette politique traditionnelle, même si dans leurs programmes on retrouve des axes identifiables comme de gauche ou de droite, parfois ensemble.

Ainsi à Emmen, la liste locale « Wakker Emmen » a remporté les élections et constitué une coalition avec le PVdA et le CDA. Ce collège conduira le projet de zoo-théâtre, et son accord de majorité comporte un point consacré au sport et à la culture, ou plus précisément, consacré au sport et un peu à la culture. Il s’agit de veiller à la présence culturelle dans les quartiers et les villages, et investir dans l’éducation pour une culture à la portée de tous. « A la portée de tous », formule déjà utilisée par le premier gouvernement Rutte, et qui n’a pas empêché l’annonce ces derniers jours de la fermeture du CQ, le centre culturel de Emmen…

La faillite de l’école des arts

Le centre culturel d’Emmen est à la fois une école d’art et un lieu d’accueil pour les manifestations culturelles, couvrant notamment la musique, la danse, le théâtre, l’image et la littérature. Un outil remarquable, apprécié par la population de cette agglomération éloignée des grandes villes que sont Amsterdam, Utrecht ou Rotterdam. Face à la faiblesse des subsides et la difficulté de générer des recettes commerciales, le CQ se débat toutefois dans les difficultés financières depuis de longs mois. Jeroen Sprangers, le directeur du CQ, a élaboré un plan de financement pour lequel il sollicitait l’aide de la commune de Emmen. Celle-ci y mettant des conditions la rendant impossible, le blocage fut total, de sorte que le 11 juillet dernier le tribunal d’Assen a prononcé la faillite.

L'école des arts de Emmen (Drenthe)

Les conséquences sont catastrophiques pour les 75 travailleurs du centre culturel qui perdent leur emploi, mais aussi pour les 2500 élèves dont les cours sont annulés. « Un acte crapuleux » dit Tanja Schrijver du FNV. La représentante du syndicat des travailleurs du secteur de la création n’a pas de mots assez durs pour critiquer l’attitude de la ville, qui selon elle a condamné le centre culturel par ses exigences inacceptables, alors qu’il était parfaitement possible de le sauver.

Pour sa part, Jens Bylsma, le président de Wakker Emmen, estime que la direction du CQ doit faire son autocritique, elle qui serait restée inactive depuis trois ans, ne trouvant d’autre solution que quémander des subsides. Pour le parti au pouvoir, la culture a toujours un avenir dans la commune, mais pas sous perfusion publique : les acteurs culturels doivent se financer par le privé, l’associatif et la contribution des élèves.

Si le débat entre les partisans des deux camps est vif, on n’assistera pas à Emmen à une grande mobilisation comme celle qui fut provoquée par les mesures du premier gouvernement Rutte. Pas de grandes marches, pas d’intellectuels célèbres pour dénoncer le naufrage d’une petite embarcation culturelle de la Drenthe, province lointaine et peu peuplée. Sans doute l’ambitieux projet de zoo-théâtre viendra effacer cet épisode.

Mais Jurg, le vieil architecte mélomane de Emmen, ne décolère pas : -« On nous dit que les jeunes peuvent apprendre la musique en cours particuliers, qu’il ne faut pas entretenir de grosses infrastructures pour cela. Se pose-t-on la question du prix de ces cours privés ? A combien les professeurs devront facturer l’heure s’ils veulent reconstituer un salaire décent ? ». Pour un homme de sa génération, la destruction de l’éducation culturelle au motif qu’elle serait réservée aux élites constitue une menace pour la population toute entière, à commencer précisément pour les personnes les plus modestes.

Alors Jurg pense à sa femme de ménage. Un jour où il jouait du piano, elle s’est approchée de lui pour lui dire : « J’aime beaucoup ce que vous jouez. La musique classique je n’aime pas, mais ça c’est très beau ». Or « ça », c’était du Mozart, tout simplement.










[1] Gouvernement minoritaire VVD et CDA, avec le soutien du PVV, de 2010 à 2012.
[2] VVD et PVdA.

dimanche 3 août 2014

Les outils de mon père




Autant l’avouer d’emblée : je ne suis pas un manuel.  Le comble du désespoir est pour moi d’errer vainement dans les rayons du supermarché DIY. Avec l’humiliation de croiser ces bricoleurs  déterminés, ces surhommes qui foncent sans hésiter sur la tourniquette de 22 pouces qui va s’emboîter parfaitement dans le joint torique graphité. Puis rentrer à la maison avec mon achat, qui se révèle juste trop petit ou trop gros pour le machin à machiner, mais j’essaie quand même, et je dévaste l’existant en maudissant les maris bricoleurs.

Mais à présent, à côté de ma boîte à outils en plastique qui ressemble à un jouet, s’est rangée celle de mon père. En septembre, il y aura un an qu’il a décidé d’en finir avec la vie. Sa boîte à outils m’a choisi comme héritier plutôt que ma sœur qui est encore plus nulle que moi comme mari bricoleur.

La boîte à outils de mon père est en métal, elle est énorme, tellement lourde que je peine à la soulever. Elle se déploie plus qu’elle ne s’ouvre, elle devient plus grande encore, et dévoile une foule d’outils d’apparence très grossière. Ils sont vieux, marqués par l’usure et l’oxydation.  Une profusion de clés anglaises, des tournevis, des pinces, mais aussi une foule d’objets aux formes improbables dont j’ignore l’usage. Comme un petit peuple de fer et de bois, à la fois rustre et malicieux, capable l’air de rien de démonter le grand mécano de l’univers.

Je connais ces outils depuis ma petite enfance, la plus tendre. Mon père en prenait grand soin, et me faisait comprendre que je leur devais le plus grand respect. Pour beaucoup je me souviens d’une réalisation, ou d’une anecdote. Je les vois encore dans sa belle main, à la fois fine et musclée, cette main que j’ai serrée si fort quand il nous a quittés.




Mon père savait absolument tout faire et tout défaire avec ses outils. Du reste, de manière générale, cet homme savait tout faire, que c’en était écœurant. Enfant, dans un après-guerre où les playstations étaient rares, il passait son temps à démonter et remonter des réveils matin. Il a grandi, étudié, il a acquis une grande force de raisonnement abstrait, et de la science il a fait son métier. Mais toujours  il est resté un bricoleur, un manuel. J’ai découvert avec lui que le manuel  ne s’oppose pas au penseur, c’est simplement quelqu’un qui pense avec les mains.

Le reproche que je pourrais lui adresser – et je ne m’en suis pas privé en temps utile – c’est de m’avoir si peu appris à me servir de ces outils. Lorsqu’il me voyait chipoter pour réparer une chambre à air, il me poussait gentiment en me disant « Allez, laisse-moi faire » et en quelques minutes, avec en prime un petit cours de chimie sur la vulcanisation,  mon vélo était prêt à repartir. Mais à la réflexion,  ce reproche ne cache-t-il pas plutôt une excuse à mon manque d’habileté et ma paresse ?

Ainsi j’ai récemment dû replacer une barre à rideaux que le plafonnage plus que centenaire de ma maison était trop fatigué pour supporter plus longtemps. Je considérais l’arrachement avec consternation, m’imaginant comme toujours aggraver la situation, pour finalement devoir appeler au secours un homme de métier. Alors je me suis souvenu que dans sa boîte à outils, mon père gardait toujours quelques allumettes. Il m’avait expliqué qu’il les insérait entre la cheville et le plâtre, en sorte que la vis se retrouve à l’étroit et puisse se refixer solidement. Ces conseils prodigués voici si longtemps sont soudain revenus à la surface, sortis de la boîte à outils. Et avec son tournevis quinquagénaire, j’ai réimplanté ma barre dans mes murs centenaires, sans difficulté aucune.

Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? [1]

Pas un instant je ne crois que les objets ont une âme, moi qui n’en accorde pas même aux gens. Mais je ne peux me défendre de l’émotion que j’éprouve au contact des objets de mes si chers disparus. Les héritages – même si nous tentons de les constituer pour protéger nos enfants, ont toujours un côté indu et sordide. L’argent qui déchire les fratries, la maison qui vous écrase de tracas et d’impôts… Mais la vieille pince-grip rouillée, avec laquelle mon père a construit notre vie, comment ne pas l’aimer ?

Un matin il a lâché ses outils, et je les ai ramassés. Je ne m’en sers pas aussi bien que lui, mais je m’en sers, comme je me sers de tout ce qu’il m’a appris, pour tenter de me créer une existence heureuse, sans lui, mais avec les miens, les siens. L’héritage a fait une civilisation, mais c’est la transmission qui fait l’humain.

Marc de Haan


[1] Alphonse de LAMARTINE (1790-1869) - Milly ou la terre natale (I)

samedi 10 mai 2014

L’identité bruxelloise, ou l’anti-mythe




Ce matin j’écoutais, d’une oreille distraite je l’avoue, l’émission Connexions aux prises avec le marronier de la fête de l’Iris : existe-t-il une identité bruxelloise ? Une question qu’un vieux soldat de Télé Bruxelles ne peut ignorer, après tant d’années passées à servir son objet social tel que décrit dans ses premiers statuts voici 30 ans : “son but est de rendre compte de la vie culturelle, économique et sociale de la population bruxelloise”[1]. Le champ d’action étant circonscrit à l’agglomération bruxelloise, les fondateurs de la chaîne étaient de ceux qui oeuvraient à sortir la Région du “frigo institutionnel”, et il fallait la doter d’un média puissant pour forger une identité bruxelloise. Bruxelles devait développer sa télévision régionale, à la manière de France Régions 3 qui vint préparer le terrain à la décentralisation menée par le Ministre de l’intérieur français Gaston Deferre en 1982. Entre une institution et la réalité socio-démographique qui la légitime, il y a quelque chose de l’oeuf et de la poule.

Loyal serviteur de l’identité bruxelloise je suis, toutefois beaucoup plus par amour du prédicat que du sujet. En clair, serviteur de Bruxelles certainement, mais avec une grande méfiance envers la notion d’identité, qui heurte quelque chose au fond de moi.

Certes, l’identité est devenue une notion assez infréquentable, depuis qu’elle se confond avec le nationalisme, et qu’elle sert à justifier le rejet de l’autre et le racisme. Quel démocrate utiliserait – sans avoir envie de se laver les dents ensuite, le vocabulaire des abrutis qui montent sur le toit des mosquées en se prenant pour Charles Martel ? Mais ma méfiance envers l’identité ne s’explique pas tant par ces avatars que par une réserve plus fondamentale. Il me semble tout simplement que l’identité est un mythe… Un mythe qui peut se révéler utile, mais un mythe néanmoins.

Une illusion utile


Pour définir le mythe, je me réfère volontiers à Roland Barthes qui en avait élargi la portée en affirmant qu’il est une parole, et qu’à ce titre elle peut porter sur n’importe quel objet. Cette parole permet de le purifier, l’innocenter, le fonder en nature et en éternité, lui donner une clarté qui n’est pas celle de l’explication mais celle du constat -  pour reprendre les mots de Barthes lui-même[2].

Cette parole se distingue par son caractère impératif. L’objet me convoque pour m’obliger à le considérer autrement que banal. Barthes donne l’exemple de la maison basque, qu’on ne remarque pas au pays basque, mais dont le style architectural surgissant à Paris vient me dire : je suis l’essence de la basquité (sic). C’est l’objet qui vous saute à la figure, soudain chargé d’idéal, quand ce n’est d’idéologie. Il y a dans cette approche du mythe quelque chose comme l’usurpation d’un instantané : c’est la perception d’un instant qui soudain s’impose comme une vérité éternelle.

Alors pourquoi l’identité serait-elle un mythe? Tout simplement parce qu’elle est impossible, ou pour mieux dire, elle n’est possible que dans l’instantané. L’identité supposerait en effet que la chose reste identique et permanente. Ce qui ne se peut, car jamais, malgré le désespoir du poète, nous n’avons réussi à suspendre le vol du temps. La condition humaine comme l’univers tout entier nous semblent totalement soumis à son inexorable écoulement. Si la loi est l’impermanence, nous devons constater que rien ne dure, rien ne reste, tout se transforme sans cesse.

Nous voudrions tant que notre visage ne vieillisse jamais, mais le miroir nous jette chaque matin à la figure la nuit écoulée. Nous nous raccrochons à ce qui nous semble permanent de notre caractère, de nos convictions, osons dire notre âme, mais là aussi la marche du temps produit des changements considérables. Du bébé au vieillard sénile, en passant par tous les âges de la vie, il doit en nous subsister quelques constantes qui font notre identité. Elle n’en sera pas moins un jour réduite en poussière. La seule réalité est le changement, le mouvement. On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, nous dit Héraclite.

Cette perception du réel est proprement terrifiante, mais heureusement nous savons nous rassurer. Comme le narrateur de La recherche du temps perdu qui en ouvrant les yeux fait l’inventaire de sa chambre à coucher pour se convaincre que son univers est bien tel que la veille, nous créons l’identité. Nous cultivons le souvenir de nos ancêtres et de nos origines géographiques ou sociales. Nous nous attachons aux objets – moins éphémères que nous, et nous les faisons patrimoine. Nous entreprenons une oeuvre quelconque, en espérant qu’elle marque notre passage, voire les temps futurs. Nous faisons des enfants, en songeant qu’en eux quelque chose de nous survivra.

L’identité, continuellement représentée comme un ancrage naturel et immuable, est donc au contraire une pure création, la capture de l’instant dans un rêve d’éternité, un mythe. Mais une création salutaire, sans laquelle l’existence serait tout simplement insupportable.

C'est quoi ces zoulous ? Des Bruxellois !

Tout le malentendu vient de là. Nous créons l’identité par soif d’éternité, et celle-ci est si forte que nous croyons cette identité naturelle. J’étais frappé ce matin en entendant un auditeur de Connexions dire qu’il ne croyait pas à l’identité bruxelloise car il la trouvait artificielle. Comme si l’identité pouvait être naturelle…



Les frontières de la Région de Bruxelles-Capitale, comme toutes les frontières du monde, sont totalement artificielles. On m’objectera que les fleuves et les montagnes forment des frontières naturelles. Certes, comme la mer entoure les îles britanniques. Des îles qui furent pourtant romaines, normandes ou viking. Des îles dont les habitants ont repoussé les frontières jusque l’Inde et Hong-kong. Des îles dont les natifs se sont longtemps entretués, avant de leur union faire une force, pour demain se prononcer sur l’indépendance de l’Ecosse. Même les frontières de la Grande Bretagne sont un mythe, et Monsieur Farage ne ferait que le prouver par l’absurde en coupant les ponts du continent.

A l’abri bien précaire de leurs frontières, les peuples se forgent ainsi des identités. Seulement voilà : les hommes ont des jambes. Et leurs identités évoluent au gré de l’émigration et de l’immigration, au gré des guerres et des histoires d’amour.

A cet égard, si l’on veut parler de l’identité bruxelloise, on aura toutes les peines du monde à produire cet instantané mythique. Bruxelles fut une ville espagnole, un chef lieu de département français et la co-capitale du Royaume des Pays Bas. On y parla beaucoup flamand, certains l'ont figé en mythe toujours bien vivant. On y parle depuis longtemps français, mais aussi italien, portugais, espagnol, arabe, turc, anglais… le mouvement s’accélérant tant et si bien qu’aujourd’hui la Région de Bruxelles-Capitale se caractérise bien plus par le divers que l’identique, par l’altérité que l’entre-soi.

Ne le nions pas : ce mouvement rapide n’est pas facile à vivre tous les jours. Mais il a un mérite auquel aucune identité insulaire et immuable ne peut prétendre : il fait de Bruxelles une ville authentiquement humaine. Une ville de rencontre et de progrès. Si l’on veut parler d’identité bruxelloise, parlons alors d’un anti-mythe, comme on parle de ces anti-héros, qui sont tellement plus attachants que les héros purs et parfaits.


Marc de Haan




[1] Statuts votés à l’assemblée générale du 4 octobre 1984.
[2] Roland Barthes, Mythologies, Editions du Seuil, 1957.

jeudi 13 février 2014

La liberté n'attend pas


(un conseil de la presse en Tunisie)


De retour à l’hôtel, pousser le pied sous la brosse rotative de la cireuse est devenu un réflexe : la moindre excursion sur les trottoirs de Tunis larde les chaussures de traces de boue. C’est qu’en février, le temps est encore frais, la pluie dispute le ciel au soleil, et les flaques sont couleur sable. J’ai marché près de deux heures dans la ville blanche, par les grands boulevards et jusque la kasbah. Tunis vibrionne. Les rues sont en perpétuel mouvement, tant les piétons que les véhicules ne s’arrêtent jamais pour céder le passage, on prend sa place, on se faufile, toujours en mouvement.  Avancer, c’est la vie.

Les gens me sourient, cherchent à capter mon regard pour me parler. On veut savoir d’où je viens, ce que je fais, par hospitalité, curiosité, ou qui sait, par intérêt. L’épicier me fait part de son chemin spirituel, passant par le voyage, l’argent, les femmes, puis finalement pour trouver Dieu. « Vous êtes bouddhiste alors… », lui dis-je pour le taquiner. « Non, musulman ! ». Puis cet étudiant en histoire qui me montre une statue d’Habib Bourguiba cachée sous un palmier dans les jardins du conservatoire de musique : « Ben Ali l’a fait déplacer là. Il disait qu’il serait bien, au frais, pour écouter la musique. Mais en fait, il avait peur que Bourguiba lui fasse de l’ombre ». Histoire vraie ou pas, je n’ai pas eu le temps de recouper l’information… ma si non è vero, è ben trovato.

Mais tous les Tunisiens, de l’homme de la rue au membre de l’assemblée constituante en passant par le journaliste, tous me posent les mêmes questions : « Comment trouvez-vous la Tunisie après la révolution ? Comment voyez-vous notre avenir ? » Comme si j’étais qualifié pour leur répondre… Moi qui ne connais de la situation tunisienne que des éléments glanés dans quelques journaux, moi qui ne suis plus venu ici depuis vingt ans. Me revoici brièvement, pour présenter l’expérience du CDJ belge aux journalistes et patrons de presse tunisiens qui travaillent à la construction d’une  instance d’autorégulation déontologique.

La modestie est la seule attitude qui convienne à celui qui se voit parachuté dans un univers inconnu et complexe. S’agissant de décrire les missions et les rouages de notre CDJ, mon parti est d’exposer un modèle en laissant à l’assistance le soin d’en apprécier l’intérêt dans son propre contexte. Naturellement, la cohérence du modèle est mise à l’épreuve des questions, mais elle y résiste bien, et mes réponses ont largement alimenté le débat entre Tunisiens.

Les échanges sont assez passionnés. Syndicats de journalistes et associations patronales s’y affrontent volontiers. Les arguments fusent en tous sens. Certains posent la question de l’indépendance de journalistes qui gagnent à peine de quoi survivre. Ne veut-on pas mettre le toit avant les fondations ? D’autres voudraient que le Conseil se saisisse de tous les sujets, de la publicité aux relations sociales. Les uns plaident pour une co-régulation avec le législateur, les autres pour une liberté de presse absolue. L’ONG Article 19 apporte son tact et son analyse, tandis que le patron de l’Ethical Journalism Network, Aidan White, déploie son brillant plaidoyer sur l’éthique du journalisme. Jusqu’à ce qu’une toute jeune journaliste pose la question du choc entre l’idéal de ceux qui sortent des études, et la réalité qu’ils découvrent dans les rédactions…

Le chaudron bouillonne, mais on sent que l’autorégulation tient le bon bout, car tous perçoivent que la liberté n’ira pas sans responsabilité envers la société, mais que si la presse tunisienne veut être libre, elle doit assumer cette responsabilité elle-même, sans laisser le pouvoir (im)poser les limites, les contraintes et les sanctions en matière déontologique.

Vient le moment où le conférencier étranger se sent un peu intrus, où lui vient l’envie de laisser l’assistance se créer son projet soustraite au regard de l’autre. Alors je m’éclipse, pour marcher dans la douceur du soir, et éclabousser encore un peu mes chaussures. Je marche, et toutes ces voix de consœurs et confrères tunisiens tournent dans mon esprit. Je passe sur cette place encore encombrée de barbelés. J’admire l’ambition de la presse tunisienne de vouloir créer un conseil de déontologie. Cette presse qui a connu la dictature et l’oppression, qui a traversé les dangers de la révolution, cette presse économiquement si fragile, elle veut à tout prix garantir son indépendance, saisir l’ouverture d’une nouvelle constitution et la perspective d’élections. Cette presse veut la liberté, tout de suite, tout simplement.

Je débarque d’une vieille démocratie, où la liberté de la presse est garantie, et même sous certains aspects de manière exemplaire. Certes la presse belge est en crise, mais on n’oserait pas la comparaison avec la situation en Afrique du nord. Pourtant, dans ces conditions plutôt idéales, nous avons mis dix ans pour élaborer un modèle, fédérer les volontés, trouver les moyens, et finalement créer notre Conseil de déontologie journalistique.

Autant les discussions des fondateurs du CDJ belge étaient techniques et juridiques, autant on sent ici la puissance du débat sur les valeurs. D’un côté, ceux qui peinent à imaginer trancher brutalement le cordon avec le pouvoir, cherchant un compromis soutenable. De l’autre, ceux qui pensent comme Tocqueville qu’en démocratie les bienfaits d’une liberté de presse absolue compensent bien ses inconvénients. Entre ces deux tentations, la proposition d’une presse libre, assez mure et responsable pour s’autolimiter spontanément, sans ingérence extérieure.

Je marche dans les ruelles encombrées par les chalands, où se mêlent les bruits, les voix, les harangues des marchands. Mille parfums de fruits, d’épices et d’arachides grillées troublent mon odorat monoxydedecarbonisé. Je me souviens de mes reportages en Afrique. Les tracasseries administratives, les listes de questions à fournir, les tournages sous la surveillance d’agents de la sûreté censés nous protéger, auxquels on faussait compagnie à la première occasion, méprisant les risques. Cela faisait longtemps que je n’avais plus éprouvé ces sensations. Tous les journalistes européens qui somnolent dans leur liberté apparente gagneraient à se frotter régulièrement aux réalités de tels pays. Histoire de se réveiller, car la liberté ça se gagne, mais ça peut se perdre aussi. Choukrane, les collègues tunisiens…
MdH


Bourguiba dans l'ombre

dimanche 2 février 2014

Penser, dire, ne pas dire




Le philosophe François De Smet a récemment publié sur son blog un passionnant article intitulé « Non, le racisme n’est pas un délit ». Il y souligne que le délit ne réside pas dans la haine mais dans l’appel à la haine, et développe l’idée que la législation qui réprime l’expression du racisme, allant parfois jusqu’à la censure, est impuissante à contrer le racisme lui-même, qui devrait plutôt être combattu sur le terrain du débat et de l’éducation.

Brillante démonstration, à laquelle je puis adhérer sur l’essentiel, mais qui néanmoins me porte à réagir (il faut dire qu’il m’y a gentiment poussé). Philosophiquement, elle emprunte un chemin trop caillouteux à mon goût, et sur la question des médias, je crains qu’elle pêche par une méconnaissance de ce que nous appelons en Belgique francophone le « cordon sanitaire ».

Locke out

Pour démontrer que le racisme n’est pas un délit, et surtout qu’il ne pourrait techniquement pas l’être, François De Smet commence par mettre en évidence le fait que la liberté de conscience est absolue. Ni le législateur, ni le juge, ni la police, ne peuvent réprimer notre pensée profonde. On pourra agir sur son expression ou ses effets, mais il sera impossible de forcer l’humain à penser autrement qu’il pense. Tout au plus peut-on influencer ses convictions, quand il y consent. Le conditionnement, la menace, la privation de liberté, la torture, et même la promesse de la mort, aucune force ni aucun tyran n’a jamais réussi à souffler la flamme de cette liberté plus que fondamentale, consubstantielle de humanité. C’est la conviction de John Locke exprimée dans sa Lettre sur la tolérance sur laquelle François De Smet appuie son propos.

Si je tiens également la liberté de conscience pour absolue, je n’affirmerais pas pour ma part que cela se prouve par son intangibilité.  En effet, je serais plus circonspect quant à sa résistance aux expériences les plus extrêmes, telles que la torture. De la souffrance à la folie il n’y a qu’un pas, et être rendu fou n’est plus être librement soi.  Comment avoir la certitude que Big Brother ne parvient pas à ses fins ? Confronté à sa pire terreur, Winston Smith ne finit-il pas par remporter la « victoire sur lui-même » et « aimer Big Brother »[1]… Anticipons alors 2084, pour nous demander si au gré des exploits de la biotechnologie, de la descente par les nanotechnologies au plus intime de nous-même, cette intrusion au cœur de l’être humain ne viendra-t-elle pas percer un jour le rempart de notre forteresse intérieure ?

Certes, le pouvoir pourrait-il réduire la conscience en servitude, il ne parviendra jamais à anéantir les faits qui subsistent derrière le paravent du mensonge et l’aliénation. Dans les serres de la police de la pensée, Winston Smith peut écrire que 2 et 2 font 5, rien ne fera cesser leur somme de faire 4. Comme Hannah Arendt l’a écrit, « la persuasion et la violence peuvent détruire la vérité, mais elles ne peuvent la remplacer. Cela vaut pour la vérité rationnelle et religieuse, tout comme cela vaut, d’une manière plus évidente, pour la vérité de fait »[2]. Je serais plus enclin à donner ce brevet d’intangibilité à la vérité de fait, pour ce qu’elle existe aussi hors de l’homme, et qu’elle existe encore lorsqu’elle a été anéantie ou réécrite par le Ministère de la Vérité. Il n’en restera pas moins qu’en droit, la liberté de conscience doit être et rester absolue, qualité unique et inouïe qui la distingue de la liberté d’expression, on y reviendra.

François De Smet poursuit avec Locke, exposant la théorie qui veut que nos opinions ne soient presque jamais originales, qu’elles soient contingentes, totalement influencées par celles des autres, la culture et la marche du monde. Tout au plus procédons-nous à des recompositions, comme ces musiciens qui composent des morceaux nouveaux mais toujours avec les mêmes notes. Soulignant que la modernité nous voudrait paradoxalement producteurs d’inédit, François De Smet montre alors que la société veut logiquement agir sur cette « contamination » de certaines idées en interdisant leur propagation, par exemple en faisant un délit de l’appel à la haine raciale.

Ici plus encore, si je parviendrai à la même conclusion, je ne pourrais suivre le chemin proposé par François De Smet. Recourir à cette vision de Locke permet sans doute de décrire la plus grande part du cheminement de la pensée humaine, mais aussi la part la moins intéressante, et pour tout dire, la moins humaine. A vrai dire, se mobiliser pour défendre une liberté de conscience qui ne serait que brassage des sempiternelles mêmes idées ne me semble pas valoir tant d’efforts. Quel sens aurait de sacraliser cette liberté qui pourrait se contenter de remuer de vieux dogmes ?  Considérer que la pensée n’évoluerait que par recomposition m’apparaît comme de la mauvaise foi au sens sartrien, c’est-à-dire le refus lâche ou paresseux des véritables potentialités de la liberté humaine. Pour le coup, je mets Locke out, préférant fonder mon approche dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau, qui a caractérisé l’être humain par la liberté, et la perfectibilité.

Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau donne à l’humanité une toute autre ambition que se conformer bravement au destin que lui a tracé son créateur ou la nature : le philosophe de Genève voit dans l’histoire la preuve que l’homme se construit lui-même. A la différence de l’animal, il est capable de se transformer, de se recréer, et d’aller contre sa nature pour former une société dont le progrès est le moyen et la fin. L’être humain est le vivant qui refuse sa détermination naturelle, fut-ce en contrariant son instinct de conservation – il est capable de se détruire lui-même - mais aussi en rejetant sa nature égoïste pour privilégier la solidarité. Ce vivant-là ne se satisfait pas de jouer toujours les mêmes notes, il veut inventer la musique que personne n’a jamais entendue. Ce postulat existentiel traverse la philosophie des lumières, qui elle-même fonde la philosophie des droits de l’homme.

J’en viens ici au cœur de mon propos : la liberté de conscience puise son absoluité dans la philosophie des lumières, tandis que la liberté d’expression y forge sa relativité.

A mon tour j’évoquerai Emmanuel Kant, dont la morale ne se fonde plus sur la contrainte mais sur la liberté, la bonne volonté pour reprendre sa formule, celle de faire le bien non par intérêt ou par crainte, mais pour établir le respect mutuel et la concorde entre les humains. Cette concorde se base sur ce principe tout simple, que nombre de parents apprennent à leurs enfants dès le plus jeune âge, qui veut que ma liberté s’arrête où la tienne commence, que j’accepte de limiter la mienne parce que tu acceptes de limiter la tienne, et que de la sorte chacune peut occuper le plus grand espace possible. 

A cet égard, considérer que les limites que l’on apporte à la liberté d’expression ne répondraient qu’à une volonté d’éviter la contamination des idées mauvaises, volonté qui même en démocratie serait d’essence despotique, me paraît une explication insuffisante, pour ne pas dire, un peu infamante. Non, la philosophie des droits de l’homme supporte la limitation de la liberté d’expression pour la seule raison que c’est la manière de garantir qu’elle soit la plus étendue possible dans une société en paix. Celui qui ne s’intéresse qu’à sa liberté individuelle y verra un paradoxe, mais tous ceux qui considèrent que la liberté ne progresse qu’avec l’égalité et la fraternité – Bergson aurait dit par l’amour - comprendront sa cohérence et sa force irrépressible.

Contre la pensée théologico-aristocratique d’ancien régime, le surgissement de l’ aufklarüng a posé les jalons d’une liberté qui concilie radicalité du concept et pragmatisme du vivre ensemble. Seule la liberté de conscience y sera absolue, d’abord pour ce qu’elle définit l’homme et ne peut être contestée sans l’anéantir lui-même, ensuite parce que de ce for intérieur, qui est aussi un fort, ne se lancent jamais d’attaques contre celui du voisin. Pour sa part, la liberté d’expression sera la plus large possible, mais elle s’autolimitera pour éviter de blesser les droits ou la personne d’autrui.

Veuillez laisser ce cordon sanitaire dans l’état où vous l’avez trouvé

François De Smet conclut son développement théorique par une réflexion sur les moyens que se donne la limitation de la liberté d’expression, particulièrement au sortir du débat hystérique qui a saisi la France ces dernières semaines. Et merci à François (Hollande) de nous en distraire plus efficacement que Manuel. François (De Smet) commence en écrivant ceci :

« Les cordons sanitaires ne sont pas établis pour enfermer des idées par principe, si nauséabondes soient-elles, mais pour empêcher que leur propagation incontrôlée engendre leur légitimation dans un groupe, et donc pour prévenir un passage à l’acte susceptible de mettre en danger un ou plusieurs êtres humains en raison de leur appartenance à un groupe donné. »

Cette proposition est exacte, sous réserve toutefois de remplacer l’expression « cordon sanitaire » par « les lois qui font un délit de l’expression du racisme, de la discrimination ou du négationnisme ». Il faut en effet s’entendre sur ce que l’on appelle « cordon sanitaire » en Belgique, qui n’a en réalité pas grand-chose à voir avec la censure. Le cordon sanitaire connait chez nous deux avatars, l’un politique, l’autre médiatique.

Politiquement, le cordon sanitaire désigne l’accord entre les partis démocratiques pour ne pas collaborer (le mot prend tout son sens), et encore moins former une majorité, avec un parti extrémiste dont l’objectif est liberticide. Passons sur certains coups de canif donnés au cordon, on peut considérer que les partis flamands ne se sont pas compromis en faisant alliance avec le menaçant Vlaams Blok, devenu Vlaams Belang suite à ses démêlés avec la justice qui lui reprochait précisément son expression xénophobe. Chacun jugera de l’efficacité de la technique : les plus positifs penseront que grâce au cordon on échappe au spectre d’un gouvernement dont certains membres seraient inspirés par l’idéologie nazie, d’autres estimeront que certains partis aspirent l’électorat, les élus et les idées du Vlaams Belang, pour les recycler dans des formes plus acceptables.

Sur le terrain médiatique, le cordon sanitaire est également à l’origine un accord librement consenti entre les médias audiovisuels pour réguler la manière dont l’extrême droite (et tout parti liberticide ou xénophobe) peut parvenir à l’antenne. Contrairement à ce que d’aucuns croient ou veulent faire croire, il ne s’agit pas de lui en interdire l’accès, mais de le limiter au différé, par opposition au direct, en sorte de ne pas risquer d’être entrainé en tant qu’éditeur responsable dans des violations des lois réprimant le racisme, la xénophobie, le négationnisme, etc. Cette approche ouvre également la possibilité pour les journalistes de faire sereinement leur travail d’information, en apportant un éclairage complémentaire à des propos antidémocratiques, qui dans le cadre d’un débat en direct peuvent sans doute être contredits, mais difficilement recadrés et éclairés par les faits. Le débat et l’interview en direct sont des exercices particulièrement périlleux quand on sait que la petite phrase et le slogan facile y ont bien plus d’impact que le raisonnement qui respecte le réel dans toute sa complexité.

Ainsi dans son avis du 16 novembre 2011 sur la couverture des campagnes électorales, le Conseil de Déontologie Journalistique a précisé que « les rédactions sont invitées à ne pas donner d’accès direct à l’expression de partis, tendances, mouvements… identifiés comme liberticides ou antidémocratiques et soumettre cette expression à un traitement journalistique ».
Le cordon sanitaire médiatique organise ainsi un traitement particulier pour les partis antidémocratiques, afin de garantir l’exercice par les rédactions de leur responsabilité envers la société, mais cela ne constitue donc pas une censure. Pour le surplus, on soulignera que les médias ont largement perdu le monopole de la communication des idées, et que leur attitude doit être comprise comme la volonté d’un acteur du secteur de préserver ses normes professionnelles, sans préjudicier la liberté d’expression. Internet et les réseaux sociaux offrent à tous les partis – même les plus sordides - une plateforme hyper puissante, moderne et bien peu régulée ; ils disposent souvent de leurs propres médias écrits, électroniques, et même audiovisuels.

Je développerai pour conclure un point de vue plus personnel sur le cordon sanitaire médiatique, qui renvoie à l’autolimitation réciproque de la liberté dans le pacte des lumières évoquée plus haut.

On pose à bon droit la question de la liberté d’expression du raciste ou de celui qui œuvre à l’avènement d’une dictature politique ou religieuse. Mais sa liberté s’arrête là où celle du démocrate commence, et on doit dès lors poser la question du respect de la liberté d’expression et de conscience du journaliste. Ce n’est pas au juge de lui dire qui il doit interviewer et comment le faire. Car en effet le journaliste n’est pas uniquement un porte-micro ou un passe-plat. Sa mission consiste à informer dans le respect de la vérité afin d’éclairer l’opinion publique, et il ne peut l’exercer qu’en toute indépendance. Ainsi le code de déontologie journalistique ( www.codededeontologiejournalistique.be ) lui reconnaît à l’article 9 la pleine liberté de ses choix éditoriaux, ce qui comprend le choix de ses interlocuteurs. La déontologie journalistique tient généralement pour dernier rempart de l’indépendance journalistique ce que l’on nomme la clause de conscience, c’est-à-dire le droit pour le journaliste de refuser d’agir contre sa conscience. La recommandation sur la couverture des campagnes électorales du CDJ allant jusqu’à utiliser la formulation « objection de conscience ».

Or, quelle est l’attitude du journaliste face à l’extrémisme antidémocratique ? Bien entendu, il se trouvera toujours des gens de presse pour collaborer avec l’infâme. Mais le journaliste se définit comme serviteur de la vérité. A ce titre, il n’aura qu’aversion pour le mensonge du rejet de l’autre pour ce qu’il est. Eclaireur impartial de l’opinion publique, il aura peu de goût pour lui transmettre sans commentaire ou contradiction un discours de haine sorti des tréfonds obscurs de l’humanité. Le journaliste est un défenseur naturel de la démocratie, qu’il sert par la recherche et la communication des faits d’intérêt général, de sorte à ce l’action de chaque citoyen soit éclairée et juste. Il fut un temps où l’on comprenait que le savoir libère.

Le journaliste connaît son adversaire. Il connait le sort que le totalitarisme lui réserve : être licencié, muselé, menacé, quand ce n’est pas emprisonné, torturé ou assassiné. Chaque jour, loin de notre (plus ou moins) tranquille Europe, des journalistes souffrent et meurent par l’action des ennemis des faits, des ennemis du réel, des ennemis de ce que l’homme peut atteindre de vérité. Dès lors, ne demandez pas au journaliste de renoncer à sa propre liberté de ne pas se compromettre avec les ennemis de la démocratie, au motif que ces braves gens souffriraient de quelque limitation à leur liberté de déverser leur ordure.

Je ne cache pas ma peine de voir souvent de brillants intellectuels et journalistes rejeter sans nuances le cordon sanitaire médiatique. On nous fait comprendre que cette stratégie élaborée après le succès du Vlaams Blok en 1991 serait dépassée. Notre différend serait générationnel, opposant les journalistes élevés dans le récit de l’occupation nazie qu’avaient connue leurs grands-parents, et ceux qui l’ont apprise à l’école comme on apprend la guerre des Gaules.

Je les inviterais, modestement et confraternellement, à jeter un regard sur l’état de la liberté de la presse en Grèce, en Italie ou en Espagne, et mesurer que la défense de nos valeurs professionnelles reste un combat d’une terrible actualité.

Un cordon pour se pendre

Je ne pourrais conclure cette réflexion sans dire qu’elle me coûte, au sens où si je le défends depuis vingt ans, je n’aime pas le cordon sanitaire. Quiconque conteste que la liberté d’expression soit absolue sait bien que, aux critères de limitation qu’il croit justes, l’Autre pourra lui opposer ses « justes critères » à lui, et ainsi le faire taire. Or, qui est certain de détenir la vérité ? Limiter, si peu que ce soit, une liberté fondamentale vous laisse une sorte de nausée, la nausée de celui qui tire sur l’agresseur en légitime défense, mais n’en est pas moins dégoûté par sa propre violence.

C’est ici que je dirai combien je souscris au propos de François De Smet, quand il nous invite surtout à « combattre les idées nauséabondes avec d’autres idées », en pariant sur l’information, l’éducation, la culture, le dialogue. Le vrai cordon sanitaire, celui dont nous pourrions être fiers, ce sont les instituteurs et les professeurs qui peuvent le tresser en provoquant la réflexion sur l’origine et la finalité de la haine de l’autre. Ce sont aussi ceux qui nous gouvernent qui peuvent mettre la démocratie à l’abri du rempart d’une prospérité partagée, de sorte à ce que chacun se sente respecté. Enfin, puisque la presse est au cœur de mon propos, je ne peux m’empêcher de penser que le meilleur cordon sanitaire sera noué par des médias qui, dans l’ensemble de leur production, respectent leur public, évitent de flatter l’âme sombre de la foule, se gardent de l’abrutir, et apportent à chacun la connaissance et la réflexion.

MdH, 2 février 2014.







[1] George ORWELL, 1984, nrf Gallimard, 1977, page 355.
[2] Hannah ARENDT, La crise de la culture, Idées Gallimard 1972, page 330.